De Mulan à Raya: la représentation asiatique dans les œuvres Disney

Le 5 mars dernier, Raya est devenue la première héroïne d’Asie du Sud-Est à rejoindre les rangs des princesses Disney. Quelques mois auparavant, l’adaptation de Mulan en live-action a reçu un accueil mitigé, et relancé de nombreux débats sur l’appropriation et la représentation culturelle. Disney se débat aujourd’hui entre une volonté affichée de faire preuve de plus d’inclusivité dans ses œuvres, certaines maladroites, et un passé qui devient quelque peu encombrant. Dans cet article, je vous propose une rétrospective sur la représentation, dans les œuvres Disney, des personnages et des cultures asiatiques.

Note : Le débat sur les représentations raciales chez Disney, et plus largement au cinéma, est encore bien présent. Nous l’avons vu encore récemment avec les messages d’avertissement et restrictions sur Disney + qui ont largement divisé, les uns saluant l’initiative, les autres critiquant un excès de politiquement correct. Il s’agit d’un sujet actuel, extrêmement large et riche, qui ne peut être traité en un seul article. Dans un souhait à la fois de suivre l’actualité des sorties cinéma et de traiter un sujet qui touche à mes origines, je me concentrerai donc dans cet article sur les personnages asiatiques.

Années 40 à 90 – Les stéréotypes

Depuis le début des longs métrages d’animation jusqu’aux années 60, on retrouve dans les classiques Disney principalement des représentations offensantes des personnes asiatiques, souvent utilisées comme ressort comique. Ils reprennent tous les mêmes stéréotypes : petits yeux dessinés d’un simple trait, dents proéminentes, accent « chinois » et mauvais anglais. Citons par exemple le chat siamois dans les Aristochats qui joue du piano avec des baguettes, ou les chats siamois de La Belle et le Clochard, Si et Am. Pour Peter Pan, un personnage caricatural de cuisinier chinois a finalement été abandonné.  

Source: Huffington Post

Si ces représentations dérangent aujourd’hui, au point de mériter leur avertissement sur Disney +, ce genre de clichés était alors malheureusement monnaie courante au cinéma. À cette époque, on n’hésitait pas à pratiquer le « yellow face », pratique qui consiste pour un·e acteur·trice blanc·he à jouer un personnage asiatique de manière caricaturale. Sans qu’il ne soit une excuse, ces personnages sont donc à situer dans un certain contexte : celui où l’on ne voyait tout simplement pas d’Asiatiques sur les écrans occidentaux, si ce n’est pour les dépeindre comme des caricatures comiques.

Bien que Mulan fasse aujourd’hui figure de symbole, elle n’est en fait pas la première héroïne asiatique Disney… Le premier film d’animation des studios à se dérouler en Asie est Le Livre de la jungle, dont l’action se situe en effet dans la jungle indienne. En fait de personnages indiens cependant, on ne voit que Mowgli et brièvement Shanti ; le film met majoritairement en scène des animaux. L’avertissement ajouté sur Disney + concerne plutôt la séquence « Être un homme comme vous »: la chanson du Roi Louie, dans un style de musique propre aux Afro-Américains, est celle d’un singe qui veut devenir l’égal des hommes…

Source: Pinterest

Enfin, même si l’on n’y pense pas forcément en évoquant l’Asie, il faut également parler ici d’Aladdin ! Le film s’inspire en effet d’un conte des Mille et Une Nuits, recueil de récits d’origine persane, indienne et arabe. Le sultanat fictif d’Agrabah est inspiré de Bagdad, et plus généralement de l’architecture moyen-orientale, arabe, persane, et indo-islamique. Bien que Jasmine ait marqué les esprits en devenant la première princesse Disney non-blanche, Aladdin est aujourd’hui critiqué pour le portrait qu’il dresse des peuples arabes, décrits dès la chanson d’ouverture comme des « barbares ».

1998 – La pionnière

En 1998, quand les Studios Disney décident de s’attaquer à une histoire chinoise, ils ne font pas les choses à moitié. « La Ballade de Mulan”, poème datant du IVe-Ve siècle, est une légende centrale dans la culture chinoise, connue de tous, et enseignée dans les écoles. Plusieurs autres pays asiatiques ont également leur propre version de cette histoire.

Le film est annoncé dans un contexte où le public occidental n’est pas du tout habitué à voir des Asiatiques à l’écran. Quelques années auparavant sortait All American Girl. La série, diffusée sur ABC, est à la fois reconnue comme la première sitcom à mettre en scène une famille Asiatique-Américaine, et critiquée pour ses personnages stéréotypés. Considérée comme un relatif échec par la communauté asiatique, All American Girl est une rare exception dans le paysage audiovisuel de l’époque. Quand Disney annonce un film d’animation sur une héroïne chinoise, avec des acteurs de doublage d’origine asiatique, c’est donc un événement majeur. Ming-Na Wen, la voix originale de Mulan, deviendra d’ailleurs la seule actrice à avoir joué à la fois une princesse Disney, une héroïne Marvel et un personnage Star Wars.

La création du film passe bien évidemment par de nombreuses recherches, mais également par un voyage en Chine pour l’équipe créative, afin de s’imprégner des paysages, des habitants et de la culture du pays. L’équipe a à cœur de mettre à l’honneur la culture chinoise et, tout en présentant sa propre interprétation artistique, de rester fidèle à la réalité. Dans cette recherche d’authenticité, l’artiste d’origine taïwanaise Chen-Yi Chang joue un rôle essentiel. Il définit le design de tous les personnages en s’inspirant des caractéristiques de la culture chinoise, dans un style graphique à la fois simple et raffiné.

Source: tumblr

Mulan engendre deux types de réactions ; il faut distinguer ici les Chinois vivant en Chine et les communautés asiatiques installées en Europe et aux Etats-Unis. Le public chinois local n’aime pas le film, et le mot est faible : il ne rapporte que 30 000 dollars, une somme dérisoire pour ce marché de plus d’un milliard d’habitants. Les Chinois voient dans Mulan une vision simpliste et complètement américanisée de leur culture. Ce personnage si cher à leur folklore leur semble étrangère. Il règne à la sortie des salles le sentiment général que les Américains échouent, encore et toujours, à comprendre leur culture.

Là où le public chinois voit une vision trop cliché de sa culture, les Asiatiques vivant en Occident y voient un respect pour leur héritage. Pour ces immigrés et descendants d’immigrés, encore vus comme des étrangers, Mulan est une reconnaissance et un hommage à leurs origines. Le film a également pour conséquence majeure de bousculer les standards de beauté, lorsque des milliers de petites filles d’origine asiatique reçoivent enfin une poupée qui leur ressemble.

Malgré son échec retentissant en Chine, Mulan est un beau succès, rapportant 304 millions de dollars au box-office. Pour les communautés asiatiques, cette réussite est une preuve que le public apprécie et est en demande d’histoires qui les représentent. Le film n’est certes pas parfait ; mais peut-on reprocher à des artistes américains de voir le monde à travers le filtre de leur propre culture ? Si Mulan présente sans doute quelques maladresses, il a été créé avec la volonté sincère de célébrer la culture chinoise. À ce titre, c’est une révolution pour son époque.

Source: Pinterest

Années 2000 – Les personnages secondaires

À Mulan succèdent plusieurs personnages dans les films et séries Disney des années 2000. Parmi les plus connus citons Russell, l’attachant explorateur junior de Là-haut, London Tipton, la riche héritière de La vie de palace de Zack et Cody, ou encore l’inoubliable Edna Mode des Indestructibles (si, si ! Elle est officiellement d’origine allemande et japonaise). On remarque à partir des années 2000 que Disney répond petit à petit à la demande du public pour plus de diversité, mais principalement au niveau des personnages secondaires (à l’exception de Wendy Wu, déballage de mauvais goût que je passerai sous silence).

Ces films et séries sortent dans un contexte où Hollywood s’éveille, peu à peu, à la nécessité d’une plus grande diversité. Cependant, les personnages asiatiques – et personnages de couleur en général – ne sont que rarement les héros, mais occupent toujours les rôles de « sidekicks », de personnages secondaires. Pour de nombreuses œuvres, on ne peut s’empêcher de ressentir que les directeurs de casting cherchai simplement à satisfaire des quotas. Les films occidentaux avec des personnages principaux asiatiques se comptent alors sur les doigts d’une main : entre The Joy Luck Club en 1993 et Crazy Rich Asians en 2018, 25 ans se sont écoulés sans aucun film au casting à majorité asiatique.

Aujourd’hui – Les héros

De manière générale, la dernière décennie est celle qui a vu le plus évoluer la représentation asiatique dans les médias. Les personnages asiatiques sont désormais bien plus présents, plus développés, et leur rôle ne se limite pas à leurs origines : ils peuvent être des super-héros, des protagonistes, des love interests,… Dans les phénomènes récents, citons Parasite, Crazy Rich Asians, ou À Tous les Garçons que J’ai Aimés. Ces nouveaux films et séries sont en partie une réponse au ras-le-bol du public face à de trop nombreux cas de whitewashing, qui consiste à engager des acteurs blancs pour jouer des personnages de couleur : Avatar Le Dernier Maître de l’Air, Prince of Persia ou Ghost in the Shell en sont les exemples les plus connus. Cette évolution est également liée à une plus grande diversité derrière la caméra.

Chez Disney, cette nouvelle période débute avec Les Nouveaux Héros, sorti en 2014. L’action se déroule dans la ville fictive de San Fransokyo, et l’animation comme le scénario jouent de cette rencontre entre cultures occidentale et orientale. Le superviseur du character design, Jin Kim, affirme qu’un des buts principaux du film était d’y montrer des personnages de différentes origines, afin que chacun puisse s’identifier à un personnage. Le succès des Nouveaux Héros montre à tous qu’un casting Asiatique-Américain peut prendre la tête du box-office.

En 2015, la chaîne ABC diffuse une nouvelle sitcom qui deviendra une petite révolution : Fresh Off the Boat. 20 ans après All American Girl, la série met en scène le quotidien de la famille Huang, Taïwano-Américaine, qui déménage du quartier chinois de Washington à Orlando, dans une banlieue bourgeoise où ils sont les seuls Asiatiques. Hilarante, attachante et très juste, la série représente un vrai pas en avant pour la diversité à la télévision. On y retrouve Randall Park, que les fans de Marvel reconnaîtront, ainsi que Constance Wu, vedette de Crazy Rich Asians. Largement récompensée et acclamée par la critique, Fresh Off the Boat devient la première série au cast principal d’origine asiatique à dépasser les 100 épisodes.

Source: cdn.newsbusters.org

Du côté de Star Wars, Rogue One est largement salué par la critique et le public en 2016 pour son casting très diversifié, présentant des héros Afro-Américains, Latinos, et Asiatiques. Il s’agit notamment du premier film Star Wars avec des personnages principaux asiatiques, incarnés par Donnie Yen, Riz Ahmed, et Jiang Wen. Un an plus tard, l’actrice d’origine vietnamienne Kelly Marie Tran est annoncée au casting de Star Wars : Les Derniers Jedi. Suite à cette annonce, celle-ci est malheureusement victime d’une violente vague de harcèlement raciste et sexiste sur les réseaux sociaux. Elle revient dans L’Ascension de Skywalker, mais son apparition à l’écran y est bien plus brève. On la retrouve cependant sur le devant de la scène cette année, puisqu’elle est la voix de Raya !

En 2018 sort Bao, le premier court-métrage Pixar réalisé par une femme. Domee Shi a voulu y rendre hommage à la communauté chinoise du Canada dont elle est issue. Bao, c’est l’histoire d’une mère qui souffre de solitude après le départ de son fils, et trouve une nouvelle occasion d’être mère lorsque l’un de ses raviolis vapeur (« bao ») prend vie. Cette métaphore touchante résonne particulièrement auprès des enfants d’immigrés asiatiques (les « second-generation immigrants »). Le décor rappelle à certains celui de leur enfance, et beaucoup reconnaissent en cette histoire leurs propres parents, un peu trop protecteurs parfois, et leur propre désir de liberté. 3 ans avant Bao, Sanjay et sa Super Équipe, court-métrage Pixar de Sanjay Patel, abordait déjà ce questionnement identitaire, cette fois à travers les yeux d’un jeune garçon indien.

Source: boingboing.net

La version live-action de Mulan, sortie en 2020, est malheureusement une déception, notamment par son échec au box office chinois. Disney a pourtant largement investi pour séduire le public chinois. L’actrice principale, Liu Yifei, est très populaire en Chine. L’équipe fait de nombreuses recherches pour développer des décors et costumes fidèles à la culture locale[1], et l’entreprise mise sur une campagne marketing massive.

Mais le public chinois est à nouveau déçu, et plus encore qu’en 1998. Le film dépeint une vision « étrange » de la Chine, rabâchant les concepts de qi (prononcez “chi”), d’honneur et de loyauté jusqu’à l’excès. Bien que les scènes de combat soient tournées « à la chinoise », les effets spéciaux ne sont pas convaincants. Le film dépeint de manière erronée une société patriarcale oppressive, transposant une vision occidentale sur la Chine de l’époque qui était, en fait, plus égalitaire qu’on ne le croit. De manière générale, Mulan pèche par un manque de profondeur, une héroïne qui a perdu tout le charisme du film d’animation, et une représentation fantasmée de la Chine qui ne convainc pas son public cible. Le casting est, en toute logique, entièrement asiatique ; mais on reproche à Disney une équipe « trop blanche » derrière la caméra, et le manque de consultation d’experts culturels et de Chinois d’origine.

En Occident, le film a également du mal à convaincre, accompagné de son lot de controverses. Sur les réseaux sociaux, les appels au boycott se multiplient quand Liu Yifei manifeste son soutien au gouvernement chinois pendant les manifestations à Hong Kong, puis quand Disney remercie au générique la région du Xinjiang, où sont enfermés et torturés les Chinois Ouïghours. Le coup de grâce est porté par la crise sanitaire, qui oblige les studios à sortir le film directement sur Disney + dans une grande partie du monde.

Source: denofgeek.com

Enfin, Raya et le Dernier Dragon, sorti le 5 mars dernier, puise son inspiration en Asie du Sud-Est. Le royaume fictif de Kumandra s’inspire de onze pays différents, dont la Thaïlande, le Cambodge, le Vietnam, les Philippines et la Malaisie. On retrouve ces influences tout au long du film : dans les vêtements de Raya, l’ambiance du marché flottant, l’architecture des temples, les arts martiaux, ou encore Sisu, le dernier dragon dont l’apparence s’inspire des légendes et mythes locaux. Le casting original est entièrement d’origine asiatique, et des plus prestigieux :  on y retrouve Kelly Marie Tran (Star Wars) dans le rôle-titre, aux côtés d’Awkwafina (Crazy Rich Asians), Daniel Dae Kim (Hawaii 5-0) ou encore Sandra Oh (Grey’s Anatomy). Bien que certains lui reprochent un aspect « pot-pourri », mélangeant sans distinction des cultures très différentes, Raya et le Dernier Dragon est pour moi un magnifique hommage aux peuples d’Asie du Sud-Est. On y trouve un véritable respect des cultures et des traditions, une authenticité et une justesse qui ont sans doute fait défaut à Mulan. Cette différence peut certainement être en partie attribuée aux scénaristes, Qui Nguyen et Adele Lim, eux-mêmes d’origine sud-est asiatique.

Source: denofgeek.com

L’avenir

Qu’en est-il des prochains films et séries annoncés par Disney ? Il faut regarder principalement du côté de Marvel. En effet, en 2021 sortira Shang-Chi et la Légende des Dix Anneaux, le vingt-cinquième film du Marvel Cinematic Universe et le premier centré sur un super-héros asiatique. Chloé Zhao, récemment récompensée aux Golden Globes, réalise le film Eternals, prévu également pour cette année.  Enfin, Ms. Marvel, une série annoncée pour Disney + et créée par la comédienne Bisha K. Ali. sera centrée sur le personnage de Kamala Khan, adolescente Pakistano-Américaine. Du côté de Pixar, Domee Shi, la réalisatrice de Bao, sortira son premier long-métrage Turning Red en 2022.

Conclusion

La représentation asiatique dans les œuvres Disney, et dans les médias de manière générale, a donc énormément et positivement évolué en près d’un siècle. Il reste sans aucun doute du chemin à parcourir : dans les 100 films américains les plus rentables de 2017, on ne trouve que 5% de personnages d’origine asiatique. Les stéréotypes sont également loin d’avoir disparu du paysage audio-visuel. De tels chiffres peuvent sembler anodins, mais nous ne devons pas oublier que les personnages Disney deviennent bien souvent les modèles d’une génération. Pour les enfants de toutes origines, voir à l’écran des personnages qui leur ressemblent, des familles qui évoquent la leur, est essentiel. Et à l’heure où les agressions envers la communauté asiatique se multiplient, mettre en avant la diversité et la richesse des cultures qui la composent importe plus encore.


[1] Les historiens ne sont pas d’accord sur l’époque à laquelle se situe la légende de Mulan. Le film de 2020 situe l’action sous la dynastie Tang (VIIe-Xe siècle), et se base donc sur des œuvres de cette période pour développer les costumes et les décors.

SOURCES

Vidéos :

Livres :

  • Bollut, Gersende & Thys, Nicolas (2019). Hommage aux studios Pixar – Vers le génie et au-delà. Ynnis Editions.
  • Kurtti, Jeff (edition 2020). Mulan – L’histoire d’une épopée. Editions Huginn & Muninn.

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